Libye :: Que sont devenus les arguments des partis qui ont soutenu la guerre?

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Après quelques semaines de guerre, il est utile de comparer les arguments des hommes politiques qui ont approuvé l’intervention occidentale en Libye à la réalité de l’évolution de la guerre sur place.

Tony Busselen

Solidaire, 28/04/2011

 

La guerre de l’OTAN contre la Libye se poursuit et on est loin d’une solution. L’OTAN soutient désormais les troupes anti-kadhafistes à l’aide conseillers militaires, et donc, de troupes au sol. Et la Belgique est toujours dans le cockpit : les F-16 belges mènent chaque jour une ou deux missions et, la semaine dernière, ont effectué des bombardements à quatre reprises. Mais quels étaient les arguments pour partir en guerre, et quelle est la réalité aujourd’hui ?

 

1er argument : « L’intervention militaire était nécessaire pour sauver des vies humaines »

 

Guy Verhofstadt (Open Vld) : « Au cours des prochaines semaines, nous découvrirons sans aucun doute des massacres collectifs. Il y aura dix fois plus de sang versé sans intervention. » (De Standaard, 18 mars) Wouter De Vriendt (Groen!) : « Nous ne pouvons assister passivement à la façon dont Kadhafi bombarde son propre peuple. » (De Standaard, 28 mars)

 

La réalité. Le conflit armée entre les troupes de Kadhafi et les rebelles s’est intensifié avec l’intervention, avec plus de tués et de blessés dans les deux camps. À Misrata, on dénombre jusque 100 morts par jour et l’Unicef parle de 20 enfants tués. Mais nous n’avons pas encore vu de massacres de masse sur des citoyens désarmés. Et l’OTAN fait aussi des victimes civiles : le 21 avril, sept innocents ont perdu la vie sous les bombes de l’OTAN. Toutes les tentatives pour résoudre le conflit de façon pacifique – cessez-le-feu, médiations, négociations – ont été balayées de la table soit par la résistance, soit par la coalition de l’OTAN.

 

2e argument : « Il s’agit uniquement d’une zone d’exclusion aérienne, avec des frappes chirurgicales »

 

Le ministre de la Défense Pieter De Crem (CD&V) : « Une zone d’exclusion aérienne implique l’élimination des appareils libyens en l’air et consiste également à neutraliser la défense antiaérienne du régime libyen. » Guy Verhofstadt (Open Vld) : « Une interdiction de vol efficace pourrait requérir quelques interventions chirurgicales, mais pas tellement. » (De Standaard, 18 mars)

 

La réalité. On ne tire pas uniquement sur des avions et sur la défense antiaérienne, mais aussi sur des chars, des entrepôts, des bâtiments et autres infrastructures qui sont également d’une importance vitale pour la population civile (entre autres, la distribution d’eau). Et on ne s’en tient pas à des bombardements : la pression pour envoyer des troupes terrestres s’accroît. Grande-Bretagne, France et Italie ont envoyé des conseillers militaires. Au Vietnam, à l’époque, cela avait commencé par des bombardements. Ensuite, il y avait eu les « conseillers » qui, peu de temps après, s’étaient révélés être des troupes de combat qui, durant des années, allaient semer la terreur dans une sale guerre.

 

3e argument : « L’action militaire sera de courte durée »

 

Wouter De Vriendt (Groen!) : « L’opération doit rester la plus courte possible. Nous devons éviter un scénario à l’irakienne. » Juliette Boulet (Ecolo) plaide en faveur d’une « intervention militaire ciblée, balisée, efficace, limitée dans le temps ». Mais la N-VA et le CD&V parlaient en même temps d’une opération de longue haleine. Le ministre des Affaires étrangères, Vanackere, parlait même « d’un à deux ans ». (Radio 1, 19 mars)

 

La réalité. L’OTAN s’embourbe dans la guerre en Libye, tout comme en Irak et en Afghanistan.

 

4e argument : « Il ne s’agit pas d’un “changement de régime” »

 

Le sp.a, Groen! et Ecolo insistaient : le « changement de régime » ne figure pas dans la Résolution 1973 de l’ONU. Mais Peter Luyckx (N-VA) veut que l’intervention ait pour but de « débusquer Kadhafi, de l’arrêter et, enfin, de le traduire en justice ». Le Premier ministre Yves Leterme (CD&V) a déclaré que « le régime de Kadhafi devait disparaître » et Jean-Marie Dedecker (LDD) dit qu’il faut y aller à fond, car « faire un petit peu la guerre est désormais devenu impossible ».

 

La réalité. Dès le premier jour, la France et la Grande-Bretagne y sont allées pour un changement de régime et c’est ce que veut aussi le président américain Obama. Que ceci aille à l’encontre du droit international, ils s’en moquent.

 

5e argument : « Nous ne le faisons qu’avec le soutien des pays arabes »

 

Wouter De Vriendt (Groen!) a demandé des garanties pour l’implication des pays arabes, « sinon cette opération ne pourra être menée à bien ». Dirk Van der Maelen (sp.a) parlait d’un « grave problème » si le soutien des pays arabes et africains devait tomber à l’eau.

 

La réalité. Déjà le premier jour des bombardements, Amr Mousa, le secrétaire général de la Ligue arabe, se plaignait de voir les bombardements tuer des civils plutôt que de les sauver. Aux côtés de la coalition occidentale, nous ne trouvons que les mini-États pétroliers comme le Qatar et les Émirats arabes unis (avec, en coulisse, l’Arabie saoudite, pays antidémocratique). Pour le reste, la Ligue arabe et l’Union africaine ne veulent qu’une chose : une solution politique et non militaire.

 

6e argument : « Nous agissons sur demande et en soutien des rebelles qui veulent la démocratie »

 

Juliette Boulet (Ecolo) a demandé « une intervention aérienne pour appuyer les insurgés ». Ecolo présente le Conseil national de transition comme « l’autorité légitime du peuple libyen ». Patrick Moriau (PS) baigne même en plein délire lyrique : « Il y a un nouvel espace politique qui est en train de se dessiner, entre la tyrannie et le djihadisme, entre Ben Ali et Ben Laden. »

 

La réalité. Vu de plus près, le Conseil national de transition ressemble plutôt à une combinaison entre… Ben Ali et Ben Laden ! La direction de la révolte est truffée de transfuges du régime Kadhafi et d’hommes de paille parachutés depuis les États-Unis. Vendredi dernier, le sénateur américain, républicain de droite, John McCain était en visite à Benghazi. Mais des formations islamiques tel le Groupe islamique combattant se réclamant d’Al-Qaïda, participent aussi aux combats et accroissent leur influence.

 

7e argument : « L’intervention militaire a le soutien du monde entier »

 

Daniel Bacquelaine (MR) : « Il ne s'agit pas d'une intervention des Occidentaux en Libye, mais de défendre la conscience universelle. » Dirk Van der Maelen (sp.a) déclare ne pas vouloir perdre ce large soutien international.

 

La réalité. Il n’a jamais été question d’une communauté internationale unie au profit de l’intervention militaire. Les pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) se sont abstenus au Conseil de sécurité de l’ONU et sont contre ; la plupart des pays arabes et africains sont contre, de même que l’ensemble de l’Amérique latine. S’il est question d’une « conscience universelle », elle ne peut être que pour la paix, pas pour la guerre.



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